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Lettres de Fleury ( juillet / aout 2014)

Une lettre en date du 4 juin 2015 revient sur les violences subies par Christine à Fleury Mérogis, suite auxquelles elle passe en procès le 29 juin 2015 au tribunal d’Évry. La voilà ici :

Je suis arrivée début juillet (je ne me souviens d’aucune date par cœur et je n’ai pas mon cahier avec moi) à Fleury, en transfert-transit entre Rennes et Vivonnes (2 CD [Centre de Détention]).

Comme d’habitude, à l’arrivée, je refuse de donner mes empreintes au greffe. Je leur explique calmement « Soit vous rester calmes et on règle ça dans une semaine avec un prétoire où je ne risque pas plus de 7 jours ; soit vous me les prenez de force, on risque de se faire mal, ça va compliquer tout le reste de la détention ici et, de toutes façons, vous n’aurez rien d’utilisable ». Ils choisissent la force, ce qui donne une photo assez comique et pas d’empreintes palmaires. Je résiste mais ne me débat pas. Arrivée à la MAF [Maison d’Arrêt Femmes], en camion vu la taille de la taule, un chef vient me dire que je vais direct au mitard. Je lui dit qu’il va avoir du mal à le justifier mais que j’accepte. Je suis encore menottée, il y a des agents avec l’équipement pare-coups (casques, plastrons, etc.). Je redis que je vais y aller seule mais ils veulent me tenir. Du coup, je me débats et ils m’y portent de force. Là, je refuse la fouille et je rue comme je peux pendant qu’ils me pelotent.

Le prétoire 2 jours plus tard est annulé car, comme je l’avais prévu, il n’y a pas de justificatif de mise en prévention. Je vais au QA 3 jours puis ils le refont correctement. Je prend 7 jours de QD [Quartier Disciplinaire (« mitard »)]. Durant la GAV [Garde à vue], presque 3 mois plus tard, ils me diront que 2 surveillantes ont été blessées (2 et 3 jours d’ITT) lors de la fouille. C’est la première affaire de violences.

Quand je passe au prétoire, donc, une semaine après mon arrivée, ils veulent me fouiller « parce que c’est comme ça pour tout le monde, tout le temps ». Je leur explique la loi de 2009 qui exige des justifications individuelles et finis par accepter contre la note de service que je pourrais attaquer au TA [Tribunal Administratif]. La matonne chargée de la fouille à nu fait du zèle, retire les lacets des tennis (alors que je ne suis pas suicidaire), exige d’examiner la culotte que j’ai aux chevilles. Je jette le slip à terre et, pendant qu’elle le ramasse, met mon index valide (un a été salement amoché – 6 points de suture – dans les violences précédentes) dans mon vagin avant de lui tendre sous le nez en disant « T’es sûre que ça ne sent pas le shit là ? ». Elle hurle « Me touches pas, salope ! », fuit et crie encore derrière la porte « Je vais te casser la gueule ! ». Pour ça, je prendrais 30 jours de QD et c’est la 2ème affaire (violences sans ITT) qui sera jugée le 29 juin.

Pendant ces 30 jours, les conflits se sont multipliés : 23 CRI au total. La chef de détention n’en garde que 5 et j’ai un nouveau prétoire, 2 jours après être sortie. A nouveau « Vous allez au QD donc fouille à nu ». Je refuse car je n’ai jamais eu la note promise. Elles sont 3 matonnes à négocier presque 1h. A la fin, ils me menottent puis reviennent en masse : 4 femmes en tenue, 4 autres avec les gants plastiques, au moins 4 mecs dans le couloir. Ils me déshabillent entièrement, arrachent le slip, cassant la braguette du pantalon. Écartelée, face à terre, j’ai peur. Quand ils me lâchent, je me précipite vers la porte et y passe le bras pour empêcher la fermeture et parler au chef de la MAF.

En GAV, ils me diront que j’ai touché une surveillante au visage (5 jours d’ITT) – 3ème affaire. Moi, je dépose plainte pour violences sexuelles en réunion. Bien sur, elle est enterrée. Pour ça, je prendrais 20 jours.

Un médecin, particulièrement lâche, refuse de m’examiner face à face, sans la présence des bleus. Ça fait une semaine que je n’ai pas eu de visite bien que la loi en prévoit 2 par semaine. Je m’avance dans le couloir pour lui parler. Un briscard (DUREIL) me repousse, je me débats, il m’agrippe par le cou, moi aussi et sa chaînette en or casse. Ils arrivent à me rentrer en s’y mettant à plusieurs. Après, petit à petit, le médecin n’aura plus peur de moi et me recevra correctement à l’UCSA [Unité de consultation et de soins ambulatoires]. L’autre médecin, Mme Lecu, elle, est toujours correcte (c’est elle qui m’a recousu le doigt).

Pour ça, je prends 30 jours de QD, mais 22 avec sursis (nouvelle directrice). Il n’a aucun ITT ce kakou mais c’est la 4ème affaire. Il a provoqué de plus en plus jusqu’à la fin et a été souvent violent.

Je pars de Fleury pile 3 mois après y être arrivée, du mitard où j’ai passé 87 jours sur les 92 passés là-bas. Arrivée à Vivonne, ils prennent aussi les empreintes digitales et la photo de force.

Procès à Evry le 29 juin à 13h30.

NB : les mitards à Fleury sont les pires : chiottes turcs, pas de fenêtres, réveils toutes les heures la nuit, cour minuscule, douches sales, utilisés pour les nanas en crise psy…


Les lettres suivantes sont celles écrites durant la periode passée à Fleury-Mérogis

(juillet, août et septembre 2014)

Fleury-Mérogis, dimanche 6 juillet
Salut !
[…] Tu arrives à me lire ? L’index est encore emmailloté et raide mais je coince le stylo avec le majeur et ça marche plutôt bien. On doit retirer les fils demain (6 points quand même). Je devais faire une radio de contrôle pour savoir s’il n’était pas fêlé (je ne crois pas) mais ça a été reporté : sûrement en même temps demain, quand la toubib (honnête) leur aura mis un coup de pression…
[…]
[Je connais déjà le mitard de Fleury.] En fait, c’est la première cellule que j’ai vue (à part celle d’attente au greffe). J’ai bien sûr refusé les empreintes digitales, biométriques et photo à l’arrivée. Ils ont joué les gros bras, faisant une photo assez rigolote de ma tronche grimaçante, avec épaule en arrière, 2 mains gantées sur le cou, 1 main tirant les cheveux en arrière… Une vraie pub pour Guantanamo ! J’avais accepté d’aller seule au mitard pour calmer le jeu après avoir ruiné leur espoir d’avoir des empreintes à l’encre utilisables. Mais là encore, ils n’ont pas voulu avoir mis les équipements anti-émeutes (casques, cuirasses pare-coups…) pour rien et se sont ridiculisés à m’y porter. Toute l’AM, ils se sont vengés en m’y laissant sans rien (ni lunettes, ni tabac, ni bouquins, ni même repas). Ça s’est calmé avec la gamelle le soir et la visite « arrivante » chez le toubib qui m’a reçue seule (pas comme à Sequedin).
Le lendemain, j’ai demandé plusieurs fois le transistor auquel on a le droit au QD [Quartier Disciplinaire] mais ils faisaient comme à Réau : « on en a pas, ils sont tous cassés et d’ailleurs il n’y a pas de réseau ». Donc le dimanche, j’ai bloqué la promenade à 11h et ils m’ont rentrée de force (mais sans boucliers et menottes). Le lundi, rebelotte, d’où le doigt dans la porte. Ils m’ont laissée sans soins durant 2h, juste pour savourer leur vengeance alors qu’ils voyaient que ça saignait.
A 14h, je devais passer au prétoire, mais avant ils m’ont quand même laissée aller à l’infirmerie où la médecin m’a recousue avec une anesthésie locale, du beau travail. Puis, bien que (et peut-être parce que) je n’avais pas d’avocat malgré ma demande, ils ont décidé un report de la commission de discipline et donc une levée de prévention.
Je me suis donc retrouvée au quartier arrivant. La cour était aussi minable que celle du mitard mais on pouvait y être 4h par jour et en groupe. Ils nous réveillaient aussi toutes les heures la nuit, mais la cellule avait une grande fenêtre d’où on voyait des oiseaux (pas de fenêtre du tout au mitard). J’y suis restée jusqu’à jeudi 13h30, avec un bon contact avec mes voisines, tout juste arrivées de GAV et complètement paumées, ayant besoin de beaucoup d’infos et d’aide pour les courriers.
Donc jeudi, nouveau prétoire. Il y avait un commis d’office à qui j’ai un peu appris son boulot et qui a été choqué de la violence utilisée. Est-ce à cause de ça ? Je n’ai pris « que » 7 jours. Comme j’en avais déjà fait 4 et qu’ici on sort le matin (et pas le soir comme à Rennes), dès samedi 9h j’étais dans la cellule du quartier des condamnées, dans l’aile 6E.
Durant ces 2 jours, j’ai continué à me battre pour avoir le transistor (que j’ai finalement obtenu vendredi à 18h) et refuser les fouilles systématiques. Ça m’a valu 3 CRI qui seront audiencés mardi à 14h. J’ai demandé à mon avocat d’être là, je ne sais pas encore s’il sera disponible. Je risque 30 jours car ils m’accusent de violences (ça faisait longtemps !). Les bricards hommes sont particulièrement remontés contre moi car je mets leur légitimité de mâles (faire peur aux taulardes) en cause. Là encore, je n’ai eu mes livres et mes médicaments (j’avais mis le tabac dans les poches en prévention) que 18h après le prétoire…
Depuis que je suis dans l’aile 6E (l’étage du 6ème couloir), une des ailes des condamnées, la pression ne baisse pas vraiment. Je suis, bien sûr, seule en cellule (bien plus grande qu’à Rennes soit dit en passant), privilège des « emmerdeuses » que j’ai toujours eu. Pour me mettre en promenade ou me servir la gamelle, ils sont constamment en surnombre (au moins trois selon la directive, mais jusqu’à 8 quand c’est un bricard homme qui gueule). En fait, la différence avec Sequedin c’est qu’ici il n’y a pas de QI…
Je ne sais pas combien de temps je vais rester à Fleury. Certes, c’est lourd pour eux et ils stressent (surtout les plus cons). Mais il y a un procès à la cour d’appel de Paris le 26/09 et ils voudront peut-être économiser un transfert depuis Poitiers. Dans ce cas, pour parer à l’absence de QI, ils peuvent motiver du QD à gogo. Ca me fait un peu chier. D’abord parce que je ne vais pas pouvoir le cacher éternellement à ma mère. Ensuite parce que j’ai retrouvé ici une fille avec qui je m’entendais bien à Réau et que j’aime mieux les promenades avec elle que toute seule. Enfin car il y a un stage de théâtre du 17/07 au 6/08 et que ça occuperait mieux que la branlette… […]


Fleury-Mérogis, vendredi 18 juillet

Salut !
[Mardi 8] à 14h, j’avais un nouveau prétoire. Il n’y avait que 2 CRI : un refus de retour de promenade du QD pour négocier le transistor (que j’ai eu le dernier soir) et une « violence sur agents ». En fait, le jeudi 3, lors du 2ème prétoire pour le refus de fichage, ils m’ont ordonné une fouille à nue. J’ai essayé de négocier, expliquant au chef de détention que les fouilles devaient être justifiées. Il m’a sorti une note de service disant qu’elles étaient systématiques à l’entrée du QD. J’ai alors accepté en échange d’une photocopie de cette note pour que je puisse l’attaquer au TA, comme celle de Rennes […]. Il n’y avait qu’une matonne avec moi dans la salle . Elle faisait du zèle : elle a retiré les lacets des tennis, voulait examiner le slip (comme s’il y avait une poche !) que j’avais de moi-même baissé jusqu’au chevilles pour qu’elle ait le temps de voir ma chatte et mon cul. Je lui ai alors jeté le slip et, pendant qu’elle se baissait pour le ramasser, j’ai mis mon index valide dans mon vagin. Quand elle me l’a rendu, je lui ai dit : « T’es sûre que ça suffit ? Tiens, renifle donc pour voir si j’avais planqué du shit » en lui tendant le doigt sous le nez. Elle est devenue hystérique, elle est sortie en hurlant « Me touche pas, salope ! », puis, elle a encore crié. « Je vais t ’éclater la gueule ! ». Bon, tu connais l’AP, bien que je ne l’ai pas touchée, que ça soit elle qui m’ai insultée et menacée, j’ai pris 30 jours (+ 5 confusionnées pour le refus de réintégrer).
Donc, à nouveau « Vous allez au mitard donc on va faire une fouille intégrale ». C’était d’autant plus idiot qu’ils m’avaient passé à la poêle (détecteur de métaux) et qu’ils savaient par expérience que je n’avais ni shit ni médocs. Donc j’ai refusé très calmement tant que je n’aurai pas la justification individuelle. Les matonnes, qui avaient apprécié le calme dans lequel s’était déroulé la commission de discipline, ont essayé de négocier (« on va faire vite, on vous touche pas, on obéit juste aux ordres, on ne cherche pas la merde ») durant une heure en entier.
Puis, l’heure de la gamelle arrivant, elles sont allées en référer au chef qui a envoyé 4 d’entre elles avec les casques et autant avec les gants en plastiques et autant de mecs dans le couloir.
Ils m’ont entièrement foutue à poil, arrachant et déchirant le slip, cassant le fermeture du pantalon. Écartelée, à plat ventre, j’ai eu peur qu’ils me rentrent les doigts dedans, mais leur « tournante » s’est arrêtée là. Par contre mon doigt dont on venait de retirer les points s’est réouvert et le médecin n’a pu que mettre des strips durant 10 jours (on les a enlevés ce matin, c’est propre). J’ai pu voir le toubib 1 heure après, à 19h, mais je n’ai eu me s livres et de quoi écrire que le lendemain (ça s’appelle « faire tricarde une emmerdeuse »).
Bon, depuis la situation s’est nettement calmée. J’ai mes deux promenades par jour, le transistor, le courrier timbré dans des délais corrects. En fait, l’ambiance dépend beaucoup de l’équipe de la demi-journée : les 2 bricardes femmes sont moins chercheuses de merde que les hommes qui ont envie de se bagarrer (mais toujours en surnombre, ces lâches). J’ai eu hier un retour forcé en cellule car le toubib remplaçant, comme à Sequedin, à eu peur, à cause même de ce surnombre, de tirer la porte derrière lui pour faire un semblant de confidentialité médicale. J’ai pas mal de problèmes pour correspondre avec K. car, si le courrier timbré passe bien, l’intérieur est très ralenti pour vérifier si je « n’incite pas à l’émeute ». Mais surtout, il fait très chaud au mitard, où il n’y a même pas de fenêtre (un hublot face au plafond dans le sas). Selon les équipes, ils me laissent cuire dedans ou ouvrent la porte (pas la grille hein !) voire même celle de la cour de promenade en même temps pour essayer de faire un courant d’air (qui tient d’ailleurs plus de la méthode Coué). Ce qui est très lourd, c’est le réveil toutes les heures de 19h à 7h, totalement inutile en termes de sécurité. Là, ça ne sert à rien de mettre le drap sur la grille pour boucher la vue depuis le judas car il suffit que le bricard laisse la porte ouverte à 20h pour ne plus se déplacer de la nuit (la nuit seul le chef a les clés, pas les matonnes).
Bon, ceci dit, je ne vais pas mal. J’ai plein de courrier. […] J’ai demandé la visite de l’aumônier pour passer le temps (pour l’instant, pas de réponse). J’ai eu donc une lettre de ma prof d’Auxillia qui me propose de bosser sur la Commune de Paris. J’ai encore quelques bouquins envoyés par des potes. Le dirlo, après un coup de fil de (ou à ?) Bidet (le dirlo lâche de Rennes), m’a même « offert » 1/2heure d’entretien hier « pour comprendre ». Il m’a même dit qu’il allait demander à un psychologue (pas psychiatre, hein !) de venir causer 2 fois par semaine. Si ça lui permet d’avoir bonne conscience à ce salopard d’enfermeur, tant mieux pour lui. Moi ça me fait toujours une petite occupation hors de la cellule. Ça serait chouette s’il savait jouer aux échecs le psy…
Lundi, je vois [mon avocat] au parloir, là aussi, ça fera une « sortie ». Mais surtout on va essayer de voir comment accélérer la vraie. Il faut préparer le procès du 26 septembre, quoique la fin officielle des peines planchers devrait aider. Il faut aussi monter le dossier pour la condi. [Mon autre avocat] s’occupe des confusions, même si la 1ère demande a foiré.
[…] Je ne sais pas ce qu’ils ont en tête à propos de mon transfert sur Poitiers. Le 6 août je sors du QD, et, comme il n’y a pas de QI ici et qu’ils ont peur que je motive les filles à refuser les palpations systématiques (à chaque sortie de cellule, même s’il y a un portique à l’entrée de promenade !), je pense que tout dépendra de si d’ici là ils ont appris à respecter la loi ou non… Si ça traîne, malgré le recours au TA, je pense que le 6 au matin je prendrai le camion (même si du coup, ça fera une extraction Poitiers-Paname le 26 septembre pour l’appel). Bon, dans tous les cas, je ne ferai pas le stage théâtre ou sculpture…On verra… En attendant, je joue à « cassoulet » toute seule 😉 …
Sinon, comment ça va ? Ben pas trop mal. Je suis toujours debout, mon doigt se retape, je mange toute ma gamelle. J’entretiens ma colère et m’amuse en relevant la moindre entorse de leur part au règlement ou à la loi. Mais je fais super attention à ce que mes actions ne risquent pas d’entraîner une nouvelle poursuite au pénal.
D’habitude, quand j’ai une voisine au mitard c’est plus cool et on fait des batailles navales ou des parties de dames, chacune sur son lit (E3 ! C5 !). Mais là, j’ai récupéré pour 15 jours une toxico que c’est pas du gâteau… Comme elle me demandait pourquoi j’étais en prison, j’ai répondu, « Comme toi : un juge m’a condamnée, des gendarmes m’y ont amenée et les matons ont fermé la porte ». Cette idiote n’a pas compris le message et a insisté : « Mais pourquoi il t’a condamnée le juge ? ». Comme la réponse « il te l’a dit à toi pourquoi ? Parce qu’il était de mauvaise humeur car cocu ? Parce qu’il avait faim et qu’il voulait pas t’écouter après midi et ½ ? Parce qu’il voulait se venger de ton avocat qui l’avait humilié lors d’un autre procès ? ») ne lui a pas plu, elle a décrété que j’étais « une pédo ». C’est l’insulte majeure des procureurs de coursives dans les taules pour femmes (il paraît que chez les mecs c’est « pédé » ou « pointeur »). Du coup quand elle ne dort pas, cachetonnée, elle m’insulte. Heureusement, j’ai la radio pour couvrir ses conneries… GRR !

Christine

Courrier paru dans l’Envolee

Maison d’arrêt des femmes de Fleury-Mérogis, le 18 juillet 2014

Salut ! […] Le jeudi 3, lors d’un prétoire pour le refus de fichage, ils m’ont ordonné une fouille à nu. J’ai essayé de négocier, expliquant au chef de déten- tion que depuis 2009 les fouilles devaient être justi- fiées. Il m’a sorti une note de service disant qu’elles étaient systématiques à l’entrée du QD. J’ai alors ac- cepté en échange d’une photocopie de cette note pour que je puisse l’attaquer au tribunal adminis- tratif, comme celle de Rennes […]. Il n’y avait qu’une matonne avec moi dans la salle. Elle faisait du zèle : elle a retiré les lacets des tennis, voulait examiner le slip (comme s’il y avait une poche !) que j’avais de moi-même baissé jusqu’au chevilles pour qu’elle ait le temps de voir ma chatte et mon cul. Je lui ai alors jeté le slip et, pendant qu’elle se baissait pour le ramasser, j’ai mis mon index dans mon vagin. Quand elle me l’a rendu, je lui ai dit : « T’es sûre que ça suffit ? Tiens, renifle donc pour voir si j’avais planqué du shit », en lui tendant le doigt sous le nez. Elle est devenue hystérique, elle est sortie en hurlant : « Me touche pas, salope ! », puis elle a en- core crié : « Je vais t’éclater la gueule ! » Bon, tu connais l’AP, bien que je ne l’aie pas touchée, que ça soit elle qui m’ait insultée et menacée, j’ai pris trente jours. Donc, à nouveau : « Vous allez au mi- tard, donc on va faire une fouille intégrale. » C’était d’autant plus idiot qu’ils m’avaient passée à la poêle (détecteur de métaux) et qu’ils savaient par expé- rience que je n’avais ni shit ni médocs. Donc j’ai re- fusé très calmement, tant que je n’aurais pas lajustification individuelle. Les ma- tonnes, qui avaient apprécié le calme dans lequel s’était déroulée la commission de discipline, ont essayé de négocier : « On va faire vite, on vous touche pas, on obéit juste aux ordres, on ne cherche pas la merde », durant une heure en entier. Puis, l’heure de la gamelle arrivant, elles sont allées en ré- férer au chef qui a envoyé quatre d’entre elles avec les casques et autant avec les gants en plastique, et autant de mecs dans le couloir. Ils m’ont entière- ment foutue à poil, arrachant et déchirant le slip, cassant la fermeture du pantalon. Écartelée, à plat ventre, j’ai eu peur qu’ils me rentrent les doigts de- dans, mais leur « tournante » s’est arrêtée là. […] Bon, depuis, la situation s’est nettement calmée. En fait, l’ambiance dépend beaucoup de l’équipe de la demi-journée : les deux bricardes femmes sont moins chercheuses de merde que les hommes qui ont envie de se bagarrer (mais toujours en surnom- bre, ces lâches). […] Sinon, comment ça va ? Ben pas trop mal. J’entretiens ma colère et m’amuse en relevant la moindre entorse de leur part au règle- ment ou à la loi. Mais je fais super attention à ce que mes actions ne risquent pas d’entraîner une nouvelle poursuite au pénal.

CHRISTINE

« Mercredi 23 juillet, Maison d’arrêt pour femmes (MAF) de Fleury Merogis,

Salut !

J’ai à nouveau changé d’adresse. La tradition du baluchonnage a repris, ils ne sont pas originaux. Et Fleury n’est qu’un transit, puisque je suis officiellement affectée au CD de Poitiers Vivonne. Le QF (quartier femmes) y est minuscule (18 nanas) et c’est tellement branché sécuritaire que les matons l’appellent « centrale ». Alors tu vois, je m’en fous bien d’être au QD (quartier disciplinaire) ici ou là-bas…

Car bien sûr je suis au mitard. C’est même la première cellule que j’ai découvert à Fleury. Ça a commencé au greffe où, comme à chaque fois, j’ai refusé de donner empreintes, photo et biométrie. Ils me sont tombés dessus à 10 contre un, puis j’ai revu les casqués, que j’avais presque oubliés à Rennes. Et oui, le transfert disciplinaire de Rennes n’était motivé que par la volonté de confort de l’AP, mais durant cinq mois il n’y a pas eu de violence avec les matons. J’ai donc fait une semaine de mitard à mon arrivée, avec une petite pause de deux jours au QA (quartier arrivants) car le premier prétoire (1) était vraiment trop mal ficelé pour pouvoir avoir lieu.

Donc le samedi 6 je me suis retrouvée affectée dans une cellule, seule (c’est l’avantage d’être une emmerdeuse !) mais avec la promenade collective dans l’aile condamnées. Je n’en ai pas profité longtemps (j’avais pourtant retrouvé une fille avec qui je m’entendais bien à Réau et c’était plutôt cool) car, comme à Séquedin, il y a des palpations systématiques à chaque sortie de cellule, alors même qu’il y a un portique détecteur de métaux à l’entrée en promenade, c’est donc totalement illégal et je m’y suis opposée. En plus, au QD, il n’y avait pas le transistor auquel on a droit depuis 2009, et j’ai du faire plusieurs blocages de promenade pour l’obtenir le dernier soir. Bref, la même situation qu’à Séquedin où ils jouaient à avoir peur de moi sur la simple foi du dossier. Là aussi ils étaient en surnombre (parfois jusqu’à 6) à chacun de mes mouvements, ce qui les limite, les ralentit et les met sous pression. Comme ici, à la différence de Séquedin ou Joux, il n’y a pas de QI (quartier d’isolement) ils m’ont collée au mitard pour 30 jours depuis le 8 juillet (j’ai fait un recours avec David, l’avocat parisien, car il n’y a pas eu contact avec la matonne qui hurle à la « violence »). Depuis, l’ambiance dépend beaucoup du bricard de service. Ils sont toujours en surnombre (3 pour que je franchisse le 1m50 entre la porte du mitard et celle de la promenade, bien plus pour que j’aille à l’UCSA(2) ou au téléphone), mais ils ont arrêté les tripottages continuels. Ce que je ne sais pas, c’est si ils continuent en détention. (…)

J’ai appris un peu par hasard que je suis conditionnable(3) depuis le 6 juillet. J’ai donc lancé les démarches. L’avocat m’a bien expliqué qu’il ne fallait pas que je rêve trop, d’abord parce qu’il y a deux peines (6 mois + 4 mois) qui n’ont toujours pas été mises à exécution. Et puis surtout que la JAP tient beaucoup compte du « bon comportement » et que mes transferts à répétition ne plaident pas en ma faveur. (…)

Bonne niak à tous et toutes !

Christine »

notes :

  1. Prétoire = commission de discipline interne
  2. UCSA = service médical
  3. être conditionnable = avoir le droit de demander une libération conditionnelle

Fleury-Mérogis, vendredi 21 août
Le 13 août j’ai rencontré le big boss de Fleury (« J’ai 4000 personnes à gérer, mais vous êtes un cas »), comme ça avait été le cas à Séquedin. D’ailleurs, la gestion est exactement la même, le QI en moins. Comme il passait son temps à mentir, disant que j’avais cogné sur des matons à Rennes, je l’ai forcé à me promettre de me faire lire le rapport qui accompagnait mon transfert disciplinaire. Bien sûr, il n’a pas tenu parole et j’ai dû à nouveau faire pression sur le chef de détention. Mardi, j’ai pu le lire. J’y ai donc appris que « l’urgence » qui motivait le transfert c’était un mouvement de matons qui pleurnichaient à la menace de prise d’otages. Je n’ai rien fait, mais un tract syndical a du poids pour obtenir le transfert d’une emmerdeuse ! J’ai lu aussi dans ce rapport de l’AP de larges extraits d’une expertise psy faite pour le procès de Bapaume. J’avais récupéré les conclusions au greffe de Rennes : l’étanchéité justice – AP laisse à désirer… Bien sûr, je n’en ai pas une copie et ne pourrai rien faire de ces infos avant d’être libérée et que la CNIL leur ait ordonné de me laisser lire mon CEL [Cahier Électronique de Liaison]. Bref dans au moins 3 ans. J’espère qu’à ce moment-là j’aurai mieux à faire qu’à faire chier ces cons : faire naître un agneau, préparer l’apéro pour les potes, accompagner K. au collège en vélo, cueillir un bouquet de fleurs pour Maman, retaper le camion, jouer avec mon chien… « 

Lettres de Rennes (juin / juillet 2014)

« CD de Rennes,
jeudi 6 février 2014

Au Centre de Détention Femmes de Réau, les filles qui n’ont plus le droit au « régime de responsabilité »1 (donc que l’AP maintient en irresponsabilité avec la complicité de l’UCSA) ont quand même la possibilité de faire les deux premières heures de promenade de l’après-midi au chaud. Ils appellent ça « la salle de convivialité » et on peut y avoir accès à quelques jeux de société. Le 2 décembre, j’y étais juste avec Kaoutar (qui cartonne au scrabble!). Dans le couloir on a entendu du grabuge car une fille voulait y venir alors que la matonnerie le lui refusait (depuis, selon son souhait, elle a été transférée, elle devrait même être dehors à l’heure qu’il est). Le 3 décembre, on n’a pas eu accès à cette salle car elle sert aussi de vestiaire quand il y a des arrivantes. Et le 4 au matin, une affiche la déclarait fermée, sans explication et sur ordre de la direction.

J’ai demandé aux surveillantes puis aux gradés pourquoi, aucun n’a voulu me répondre, tant il était évident que c’était juste une crise d’autorité injustifiée. Je suis alors allée demander à l’officier, dans son bureau. Il a encore forcé la dose sur l’autoritarisme et le mépris, m’envoyant, grâce à un CRI mensonger, au mitard pour 18 jours. Au prétoire du 6, la directrice a dit qu’elle ré-ouvrirait la salle « dans une semaine ».
Mais quand je suis sortie du QD le 21 décembre, la salle était toujours fermée, sans plus de raison. On en a parlé en salle de muscu avec les filles du RDC et on a décidé de demander la ré-ouverture mais aussi une ouverture exceptionnelle le 1er janvier à midi « pour commencer l’année sous le signe de la bonne camaraderie », selon les termes de notre courrier signé par 11 d’entre nous (sur 13 au rez-de-chaussée!). Les chefs ont eu cette lettre collective le 24 au soir. Le vendredi 27, on n’avait toujours pas de réponse. J’ai insisté auprès des chefs qui m’ont refusé une audience mais ont pris 5 filles à part pour leur dire « Ne suivez pas Ribailly dans ses conneries. On peut très bien vous mettre un CRI car les pétitions sont interdites. C’est nous, et nous seuls, qui décidons si la salle sera ré-ouverte et quand ». Elles sont rentrées à fond dans la menace et m’ont dit qu’elles feraient rien qui risquerait de déplaire à la pénit’. Moi, j’ai chopé la directrice dans le couloir dès que j’ai pu, c’est à dire le lundi 30. Elle m’a dit, une fois qu’elle a compris que je lui collerai aux basques jusqu’à avoir une réponse, que la salle serait ré-ouverte le lundi 6 (c’est à dire à la fin des vacances scolaires, quand les activités reprendrons, logique,…) et qu’ils allaient décider en équipe pour l’ouverture de mercredi, qu’on en serait informées le lendemain en fin d’AM.

Donc le mardi 31, à 15h, juste à la sortie du gymnase, je suis appelée au bureau des chefs. Il y avait 2 bricards, Ho-a-Kwie et Borde, une nouvelle. Il m’a dit : « Je t’ai appelé pour te donner la réponse pour la salle demain ». J’étais convaincue que c’était refusé et j’ai dit : « pourquoi juste moi ? On est 11 à l’avoir signé cette lettre, il y a une semaine ! » Il a essayé d’expliquer que j’étais la seule à avoir mis une affiche (c’est vrai et ça m’a valu un CRI de plus, à mettre sur la pile), à avoir alpagué la dirlo, donc que j’étais la porte-parole. J’ai refusé ce terme et il m’a dit qu’il préviendrait chacune des filles individuellement.
Après, ils m’ont passé des documents administratifs, en partie périmés que j’ai bâclé, et je suis partie. Une dizaine de minutes plus tard, j’étais de retour, un peu calmée et j’ai demandé un imprimé pour répondre aux papiers que j’avais jetés. Et (et c’est juste à ce moment-là que j’ai eu tort car je savais qu’ Ha-o-kwie est un sale menteur), avant de partir, je me suis retournée vers lui :
– Tu préviens les filles une par une, hein ? Parce que depuis 10 min, tu n’as rien fait, alors que la moitié sont à la biblio où tu pourrais nous parler à toutes en même temps.
– Je fais ce que je veux !
– Non, foutu psychopathe, tu ne fais pas ce que tu veux ! Tu as pris un engagement, tu le tiens ! Si t’as un problème avec la « toute puissance », vas donc voir le psychiatre que vous m’avez balancé dans les pattes alors que je réclamais la radio au mitard !
– Tu t’en vas de ce bureau !
– Et pourquoi ? Pour te laisser le temps de rédiger un CRI pour l’affiche, alors que tu dois nous répondre ?
– J’ai dis que je te répondrais. Je le ferai si je veux, c’est ça la liberté d’expression !
– Sale menteur ! Vous passez votre temps à ça : mentir et menacer. Comme quand vous avez dit aux filles de se méfier de moi…
– On sait bien que c’est toi qui a écrit cette lettre. Et il n’y a que toi qui fait chier…
– Quoi ? J’ai pas écrit cette lettre ! Je l’ai rédigée, c’est tout ! On est 11 à l’avoir signée !
– Ouais, t’as même fait signer les filles qui savent pas écrire !
– Qu’est ce que tu dis là ? C’est vous qui menacez les filles, pas moi ! Y a des filles qui t’ont dit qu’elles avaient signé alors qu’elles ne voulaient pas manger ensemble, peut être ?
– On m’a dit que tu leur faisais peur…
Là, ça a été trop ! J’ai fait un pas en avant, bien vif, dans sa direction, mais sans le toucher. Borde et deux matonnes qui s’étaient approchées à cause du bruit de l’engueulade, m’ont saisie par le bras, lui a bondi de son siège, effrayé. Je n’ai pas bougé, j’ai juste ricané : « C’est toi qu’a peur, minable menteur ! ». Alors qu’elles étaient trois à me tenir sans que je me débatte, il a pointé son index sur moi pour me menacer : « c’est une agression sur personne ! Tu vas manger ! ». Je l’ai laissé délirer trente secondes puis, lassée, j’ai fait mine de le lui happer le doigt. Je sais que je n’ai pas serré les dents, mais il est aussi douillet que lâche et l’alarme a été lancée. Ils m’ont foutue au sol et menottée dans le dos pendant que ce [biiiiip] m’envoyait des coups de poing au visage.

Au mitard, ils m’ont arraché mon survêt’ (avec lacet) et m’ont laissée à poil et menottée pendant près d’une heure. Je n’ai eu l’ensemble de mes affaires que 36h plus tard. Je n’ai vu le toubib que 72h après, c’est à dire après le prétoire qui a eu lieu le 2 janvier.

Le prétoire a été dégueulasse. Il y avait un vice de procédure énorme (je n’ai pas eu le dossier 24h avant ) mais mon commis d’office était minable. Il n’y avait pas non plus les images de la caméra qui donne sur le bureau des chefs et qui devaient montrer les coups de poing au visage (confirmés par le certificat médical, 3 jours après). Il n’y a même pas le Compte Rendu Professionnel (CRP) d’une matonne qui dit que j’ai crié au chinois « c’est toi qui a peur ! » et qu’elles me tenaient quand je l’ai « mordu », mais la dirlo n’en a pas tenu compte. Il n’y avait aucun certificat médical constatant cette « grave blessure » que je lui avais infligé. Bref, sans originalité, j’ai pris 30 jours avec une promesse de dépôt de plainte et de transfert disciplinaire à la clef. Le lendemain, le mitard étant très proche de la cour du RDC, les filles m’ont saluée et m’ont dit qu’on leur avait proposé à 11h d’aller à la salle de convivialité. À sept, elles ont partagé le sac que j’avais préparé pour ça (soda, gâteaux, bonbons, saucisson). Elles n’y sont pas restées à midi parce que c’est interdit d’y fumer. Depuis, je ne les ai pas ré-entendues dans la cour mais l’aumônière m’a dit qu’elles me saluaient bien. Une autre bonne nouvelle : mercredi, bien sûr, quand j’ai pu aller en promenade, j’ai dit : « je rentrerai quand il y aura un transistor ». Ils sont venus, comme d’habitude, avec casques et boucliers. Jeudi, ils m’ont laissée en promenade de 11h à 14h30 ! Mais quand je suis rentrée en cellule, en plus de la gamelle froide, il y avait un petit poste de radio FM. On ne capte que Radio Autoroute, ce qui n’a rien d’exaltant, mais c’est quand même une victoire. Ma voisine de QD qui était là depuis 12 jours, a eu aussi le sien. Elle n’a pas compris l’ironie quand j’ai lancé « El pueblo unido jamás será vencido » en guise de chant de victoire. […] Les 30 jours sont passés, lentement bien sûr, mais sans trop de provo, à part le refus de courrier interne, commun à tout le CPSF (Centre Pénitencier Sud Francilien), de leur part. J’avais la radio et j’ai eu un parloir de 2h30 avec ma mère. J’appréciais les visites des aumônières ou autre pour le break, pour voir des gens sans uniforme. J’attendais aussi la GAV. Elle n’a eu lieu que le 28, à la toute fin. Contrairement aux gendarmes de Bapaume, les flics de Moissy on été bien cons durant la GAV, singeant la paranoïa des matons, même après 2 heures d’audition. J’ai appris, quand j’ai pu lire le dossier avec l’avocat de la comparution immédiate, que ce pauvre maton violenté, qui a récupéré 1 jour d’ITT (alors qu’il était au boulot le lendemain), n’a été déposer plainte au comico de Moissy Cramayel que le 22. Au tribunal, à 20h30, j’ai refusé d’être jugée sans un avocat correct et avec plein de pièces manquantes (notamment le témoignage de la matonne du 31 décembre, mon certificat médical du 3 janvier et les images de la caméra de la coursive). Bref, je repasse le 5 mars à 13h30 au TGI de Melun et Ha-o-Kwi sera partie civile (pour avoir un 13ème mois).

Le lendemain, j’étais, après 30 jours de QD, transférée à Rennes. Là, je suis au quartier arrivante du CD. L’architecture ici est très différente des prisons Bouygues. Il y a moins de caméras et pas de sas. Les matons ne sont pas cachés dans leurs aquariums à déclencher des portes à distance. Donc ils sont moins paranos, donc ils sont moins dangereux, donc ça va mieux. Bon, je ne me fais quand même pas d’illusion, j’attends de voir où se niche leur perversité… en profitant de l’herbe dans la cour de promenade et en retournant au sport. »

 

Rennes, dimanche 1er juin
Salut !
[…] Comme promis, voici le récit et les documents à propos du projet « jardin potager ».
Au CD de Rennes, l’aumônerie gère un petit jardin attenant à la chapelle où poussent des fleurs pour la décoration de l’église. Une dizaine de filles y vont le samedi matin et cultivent aussi quelques fraises ou pieds de menthe sous la houlette d’un moine jardinier. La première fois que j’y ai suivi une fille, l’aumônerie en chef m’a dit « Je dois d’abord signaler ta présence à l’AP ». Mais la semaine suivante, alors que j’arrivais pleine de bonne volonté pour me salir les mains, elle m’a dit que le chef de détention avait refusé de me mettre sur la liste. J’ai alors exigé un RDV. Il y avait l’adjoint du chef de détention (absent depuis 3 mois) et le directeur que je voyais pour la première fois. Ils m’ont sorti une histoire totalement bidon comme quoi je risquais de m’évader du jardin (un 1er mur de 2,5m, aussi haut qu’en promenade, réhaussé de fils électriques puis un 2ème de 4m) avec l’aide de mon « comité de soutien ». Leur fantasme était si costaud qu’ils m’ont même parlé d’une évasion que j’avais déjà faite lors d’une extraction ! Il a fallu un bon mois pour que je revois Bidet (le dirlo) dans les couloirs et qu’il reconnaisse que c’était du pipeau…
En attendant, je suis allée à l’aumônerie le samedi matin, sans avoir accès au jardin, me contentant de fumer ma clope sur le haut des escaliers. Lors du café traditionnel à 11h, je parlais avec les jardinières. On a décidé de rédiger un projet pour avoir un potager plus conséquent et même un poulailler. Je suis allée taper ce texte à la Cyber-base pour que ce courrier ne soit pas écrit de ma main. Un mois après que la direction l’ait réçu, on n’avait toujours pas de réponse. De mon côté, je n’avais toujours pas accès au jardin, l’aumônière refusant de m’écouter et faisant le valet de l’AP.
Le 14 mai, j’ai revu Raoul1 et Bidet. Ils m’ont officiellement interdit l’accès au jardin (et au journal interne [Citad’elles] pour faire bonne mesure) mais m’ont demandé de prévenir les filles intéressées qu’une réunion aurait lieu le 30 à propos des projets agricoles. J’ai fait une grosse propagande et suis allée imprimer une affiche pour mettre dans toutes les divisions pour prévenir tout le monde. Raoul m’a alors interdit de les afficher et 2 jours plus tard une note de service disait qu’il fallait s’inscrire auprès du chef de dét’ pour aller à la réunion. Bidet avait aussi décidé qu’une seule d’entre nous devrait être « représentante » de sa division (une division c’est maximum 20 filles, il y a 11 divisions au CD où on est 200). C’était une jolie forme de censure…
À la division B2, on était 9 à être intéressées, on a fait une liste commune et attendu. Dans les autres divisions, il n’y a eu que des demandes individuelles. Puis on a eu la liste des personnes autorisées. J’en faisais partie avec C., une autre fille du B2. On a alors organisée une assemblé générale. J’avais fait une affiche que j’avais mise dans les communs et qui a été arrachée plusieurs fois par les surveillantes. À la fin, j’ai obtenu gain de cause car rien n’interdit d’afficher sur les panneaux, même si les « actions collectives », (qu’ils ont pourtant motivées !) les dérangent.
À l’AG, on était 6 car les matonnes avaient dit [à d’autres] « Si vous ne voulez pas d’ennuis, ne vous mêlez pas de ça ». Il a été décidé en 20 min et sans un éclat de voix, que C. et moi étions déléguées par le reste des filles intéressées.
À la réunion le 30, on était 11 filles (à la divison B1, elles étaient 2 à s’être inscrites et à être présentes, il y avait aussi une représentante du journal interne, 3 divisions n’étaient pas représentées, Bidet a mené ça d’une main de maître, un parfait politicien. On n’a rien obtenu de ce qu’on voulait : la participation ne se ferai pas sur la base de groupes affinitaires mais par une liste validée par l’AP (comme au « jardin du curé » ou à « Citad’elles » dont je m’étais faite virée), le poulailler est reporté aux calendes grecques parce que Bidet « n’a pas envie de faire des papiers avec le ministère de l’agriculture » et la surface qui nous est allouée est ridicule (8x6m, soit le 1/3 du jardin du curé »). Mais la plupart des filles ont été flattées d’être écoutées, elles voyaient là « un début sur lequel on pourra continuer ». Elles ont proposé de faire des courriers de demande de sponsors aux grosses boites locales (GamVert, Truffaut,…) pour obtenir les 10m de clôture, le petit abri pour les outils, les dits outils et quelques semences. Le directeur a promis de nous laisser une salle 2h par semaine pour qu’on travaille ce courrier et qu’on se reverrait à la fin juin pour qu’il le valide et nous explique l’échéance des travaux de dessouchage qu’il faut faire au préalable.

Voilà comment une initiative spontanée est récupérée, comment on passe d’un projet autogéré à une opération de promotion du SPIP [Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation : service sociaux de la justice] et de l’AP, comment l’AP obtient notre collaboration active. Ce projet (dont Bidet m’avait déclaré meneuse) ne m’intéresse plus du tout dans ces conditions. C’est aussi le cas des basques à qui on a fait un compte rendu (avec arrachage préalable des affiches par la matonnerie qui ne perd pas la main).
[…]

Je reprends cette lettre lundi matin, en attendant l’ouverture pour aller au sport. Je suis encore arrivée à améliore mon score au rameur : 8min 23 pour 2000m. J’en ai bien chié, mais je continue à penser que je peux encore gagner 10 sec : faut bien trouver de quoi s’occuper.
Je passe au prétoire après-demain à propos d’un refus de fouille systématique à l’entrée au mitard il y a un mois. J’espère que le commis d’office aura un peu de courage. Ce qui est important c’est que Raoul m’a promis que, quelle que soit la sanction, j’aurais le parloir et l’UVF avec mes parents. Ils ont encore 2 CRI [Compte Rendu d’Incident] en stock qu’ils auraient très bien pu passer en même temps. Ils se gardent des réserves…
[…]

Christine

PS : le journal « Citad’elles » est visible sur le site des établissements Bollec [http://etablissementsbollec.com/?p=683], association qui en tire le plus de profit. Sur 3 articles que j’avais proposé, 2 ont été censurés et le dernier [« La maison-monde »] a une mise en page dégueulasse.

« Vendredi 6 juin, Centre pénitentiaire pour femmes (CPF) de Rennes

Salut !

(…) Pour moi ça va couci couça. Je sais bien que la vie est plus supportable à Rennes que dans les prisons modernes, que ça soit Condé (cf L’Envolée n°39) ou Réau, Séquedin, etc. Pour autant il y a toujours de quoi s’énerver. D’abord être enfermée, ensuite de voir le comportement de l’AP. Donc depuis le 29 janvier, j’avais régulièrement des petites altercations avec les bleus ou leurs valets (UCSA, service scolaire, SPIP…) et ça débouchait sur de petites peines de mitard qui me permettaient de faire mon courrier en retard. Effectivement comme il n’y a pas le système « portes fermées »(1) ici, j’arrive à m’occuper assez dans la journée (sport, promenade, activités…) pour m’endormir assez tôt devant la télé. Mais ce comportement « atypique » perturbe les habitudes de la direction qui aimerait bien me transférer pour n’avoir plus à gérer que les conflits traditionnels entre toxicos. Comme depuis 4 mois je n’ai répondu à aucune provocation physique (d’ailleurs bien moindres que dans les prisons Bouygues) ils espèrent que c’est moi qui vais craquer et demander à partir. Ils multiplient alors les interdictions diverses, le pistage dans les couloirs, les demandes autoritaires injustifiées. Tout est bon pour me stigmatiser auprès des autres filles, leur faire croire que me fréquenter risque de leur attirer des problèmes, m’isoler. (…)

Je n’arrive pas à pondre le texte que tu me réclames sur le fichage. J’ai des oppositions basiques, instinctives, au flicage, que ça soit pour moi, mes potes ou mes brebis. J’aime aussi, tout simplement, dire « non » à ceux qui me disent « tu n’as pas le choix ». J’ai du céder au CPF de Rennes car ils m’ont sorti une note liant la présentation de la carte biométrique à l’obtention d’un parloir. Je ne pouvais pas imposer ça à ma famille. J’ai vu avec David pour faire annuler cette note au tribunal administratif, j’ai aussi alerté le défenseur des droits. Ça sera super long (2 ans au moins) et j’espère bien être sortie d’ici là… Je sais donc que ça ne servira pas à grand chose car aucune fille n’a tenté cette résistance, soit parce qu’elles n’imaginent même pas qu’on peut dire « non », soit parce qu’elles estiment ça inutile. (…)

Je n’ai aucune idée d’une date à laquelle je pourrai demander une condi ou sortir en fin de peine (quoique ce ne sera pas une vraie fin de peine vu qu’il y a au moins six mois de sursis récupérés à Arras pour me tenir sous pression même quand je pourrai pisser dans l’herbe). J’ai appris que Kaoutar était sortie, cool ! Je lui souhaite « bon vent » (…).

Au CPF, il y a le quartier maison d’arrêt (environ 50 filles, souvent 2 -voire 3- en cellule), la nursery (5 filles, condamnées ou prévenues), le centre de détention (200 filles, réparties en 11 divisions) et le quartier semi-liberté pour les hommes qu’on ne voit jamais. Chaque quartier est bien cloisonné. (…) Je suis toujours convaincue, pour l’avoir testé, que la taule c’est plus difficile pour les proches que pour les enfermé(e)s…

A plus.

Christine »

notes :

1) les portes de cellule sont ouvertes en journée, ce qui permet de circuler un peu en détention, d’avoir quelques activités…

 

Rennes, dimanche 15 juin 2014
Salut !
Je suis dans la cour du mitard, seule et au soleil. Si je n’avais pas promis au prétoire de mercredi de faire gaffe à ne plus les provoquer en échange d’une suspension dans la menace de transfert, je retirerais bien le tee-shirt pour en profiter en plein…
[…]
Cette semaine n’a pas été facile. […] il y a eu une nouvelle provocation de la matonnerie qui m’a envoyée au mitard samedi soir. J’assumais très bien de leur causer plus de travail jusqu’à ce qu’ils me disent que, du coup, l’UVF de mardi avec mes parents était supprimé. J’étais aussi triste qu’en colère, dégoûtée. Ma mère, que j’ai vue au parloir 2h30 le lundi était aussi démontée par cette annonce. Le prétoire de mardi 10h (alors que l’UVF était prévu à 10h30) a conclu à 4 jours de mitard que j’avais déjà fait. J’ai donc pu voir mes parents du mardi 14h au mercredi 10h30. […]
Mais pour avoir « gagné » cet UVF, qu’est ce qu’on a dû subir de pression et de mépris avant… Et encore, s’il n’y avait pas eu l’assesseur civil, Bidet aurait saisi l’occasion pour organiser un transfert disciplinaire.
Donc mercredi, je quitte l’UVF à 11h et je vais au prétoire […]. Je suis encore passée pour 4 autres CRI. Pour 2 d’entre eux c’est des intervenants (diététicienne et prof d’espagnol) qui avaient eu peur sans raison alors que j’essaye de discuter d’adulte à adulte avec elles et qui avaient appelé la matonnerie à la rescousse comme avait fait la SPIP il y a 2 mois. Un autre était dû à une matonne qui m’avait refusé la cour de promenade à 17h, alors qu’on y avait le droit depuis un mois : je me suis glissée sous son bras, sans la toucher. Pour ça, j’ai eu une nouvelle interdiction (comme Citad’elles et le jardin du curé) d’aller en cours d’espagnol et 7 jours de mitard avec sursis. Là encore, rien n’est réglé pour l’accès à la promenade à 17h, après le sport. Il y a aussi un jour où j’ai refusé la fouille à poil avant d’aller au mitard. C’était la 4ème ou 5ème fois que j’y allais et ils ne m’avaient jamais imposé ça, de plus, depuis 2009, les fouilles doivent être justifiées et je ne suis pas suicidaire. J’avais tous les documents à l’appui, mais ils voulaient démontrer qu’ils sont les plus forts et se foutent de la loi. J’ai donc pris 10 jours et je suis en train de les faire, jusqu’à vendredi. Durant cette partie du prétoire, briefée par mes parents, de leur envie de transfert, je leur ai promis ce qu’ils attendaient : ne plus leur chercher des poux dans la tête, faire profil bas. Le dirlo, qui sait que je ne mens pas, l’a entendu et sait ce que ça me coûte. Du coup, et là c’est rigolo, il m’a demandé de vider mes poches à l’audience avant de dire « Messieurs, la fouille ne sera donc pas nécessaire cette fois ». Je lui ai quand même dit que je ne lâchais pas l’affaire sur ce point de droit et j’ai demandé à mon avocat de faire un recours à la DI [Direction Inter-régionale de l’AP] puis au TA [Tribunal Administratif]. […]
Bref, j’en suis revenue à la situation de Bapaume où j’avais promis de ne plus me lancer dans des provos juste pour le plaisir de les faire chier. J’avais tenu ma parole mais ils n’avaient pas voulu le voir, continuant à m’interdire l’accès au téléphone pour l’avocat jusqu’au jour où ils m’ont envoyée à Séquedin parce que je témoignais de ce que ma voisine subissait. Je m’étais affranchie de cet engagement parce que j’avais vu que les limites étaient plus loin ici, avec l’obtention assez facile des UVF et l’absence de QI ou « portes fermées ». J’avais pu reprendre ce jeu qui m’amusait bien de leur mettre le nez dans leur propre caca. Je m’étais quand même imposée des limites : celles que je considère comme le respect (« Ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas qu’on te fasse »). Je ne suis donc pas allée à l’affrontement physique, n’ai (guère) insulté que les menteurs, n’ai jamais menacé qui que ce soit, bien sûr pas de deal ou de vol auprès de mes voisines. D’ailleurs, je n’ai pris ici quasiment que des peines de maximum 1 semaine pour « refus d’obtempérer », aucune pour « violences ».
Donc là, j’en suis à me faire bien chier. C’était un bon jeu de chercher à les coincer à chacune de leurs conneries. Bien sûr, je risquais le mitard, mais ça fait longtemps que ça ne me fait plus peur… Par contre, je ne peux pas imposer à mes parents un transfert dans une taule où il n’y aura pas d’UVF. Et puis moi aussi, je préfère les promenades dans l’herbe qu’au QI. Je sais quand même que je me suis faite achetée et ça me fait chier. Je sens que les mois à passer ici vont être encore très longs : ce n’est pas le rameur qui va compenser cette énergie là…
Bidet aurait bien voulu que je la mette dans le projet jardin. Il l’a même dit à mes parents, après avoir appris après la lecture d’une de mes lettres que je me désinvestissais de ce projet qui lui permettrait juste de peaufiner son image et n’avait plus rien à voir avec ce qu’on avait proposé.
[…]

Christine